Fu'ad Zakariyya

Publié le par Marc Chartier

 

Fu'âd Zakariyyâ : y a-t-il aussi un sous-développement des esprits ?


Dans de nombreuses études publiées dans la revue mensuelle al-Fikr al-Mu'âsir dont il fut le rédacteur en chef, le philosophe égyptien Fu'âd Zakariyyâ s'est maintes fois interrogé sur la nature et les effets socio-économiques du sous-développement. Ce faisant, il a toujours cherché, dans sa réflexion, la voie du juste milieu, condamnant autant le marxisme négateur du fait religieux que la béate admiration pour tout ce qui vient de l'Occident ou le traditionalisme conservateur trop soucieux de ressusciter le passé pour saisir la complexité du présent. Toutefois, selon notre penseur, la vérité n'admet pas de milieu : une fois perçue et reconnue, elle obtient tous les droits et tout doit être sacrifié pour mieux la servir.

Il est bon de le préciser : Fuâd Zakarriyâ s'exprime en philosophe, non en économiste ou en politicien. Il n'en ignore évidemment pas pour autant les réalités économico-politiques du sous-développement. Il les suppose connues de ses lecteurs. Son propos est plutôt de scruter la mentalité sous-jacente à ces réalités.


Toute nation, reconnaît tout d'abord Fu'âd Zakariyyâ, a le droit de chanter et glorifier son passé. Les Arabes, d'ailleurs, tout au long de leur histoire, ne s'en sont pas privés, comme le prouve notamment leur littérature. Mais il est un attachement "maladif" au passé qui ne peut recevoir d'autre explication que celle-ci : l'insatisfaction devant le présent, l'incapacité à le dominer et à l'affronter de face.

Dans la vallée du Nil, on assiste à une mode chronique : celle de suivre à la trace, à partir des symptômes du présent, la pérennité de l'âme égyptienne, pour remonter le cours de l'histoire et parvenir aux temps pharaoniques les plus reculés. Passons sur les chances de succès d'une telle entreprise ! Notre auteur affirme plutôt que l'on ne peut faire reposer sur aucune base logique solide la croyance en la prédestination d'une peuple à tel ou tel type de personnalité ou de destin. Qu'il y ait une permanence de certains caractères au sein du peuple égyptien, l'observateur impartial se doit de le reconnaître. Il est erroné toutefois de croire que l'Égyptien contemporain ne peut plus inventer l'aujourd'hui de sa personnalité et que celle-ci lui est imposée, par voie de cause à effet, par quelque nature innée, spectre qui le hanterait depuis les temps immémoriaux. Une telle affirmation relève d'un vague mysticisme devant lequel la jeunesse actuelle ressent une réelle nausée et qui contredit, en tout cas, la plus saine logique.

L'évocation du passé, « substitut imaginaire du présent », présente un autre danger : celui d'excuser à bon compte, au nom même de ce passé, les déficiences et malformations dont l'on souffre aujourd'hui : « Le premier effort à accomplir, la première étape pratique du changement, c'est de prendre conscience des aspects négatifs de notre personnalité. Le premier devoir qui s'impose à nous, à l'époque décisive que nous traversons, c'est d'affronter franchement nos fautes, au lieu de jeter le voile sur elles sous prétexte de chanter la gloire de nos ancêtres. »


Il n'est pas rare, poursuit Fu'âd Zakariyyâ, cela n'étonne même plus personne, de rencontrer tel ou tel qui expose allègrement la doctrine de grands penseurs de l'humanité, Hegel et Marx y compris, sans que ladite personne ait pris le moindre contact, sauf par voie de traduction plus ou moins travestie de seconde ou troisième main, la pensée des auteurs en question. Et l'on ne trouve souvent rien à redire contre ce crime intellectuel !

Ces remarques pertinentes (et valables, cela va sans dire, sous d'autres latitudes !) mettent en accusation un réel sous-développement culturel, une confusion très périlleuse entre l'aspect quantitatif et la qualité d'une culture. À partir du moment où l'on apprécie une culture sur sa popularité ou sur sa seule valeur commerciale de rentabilité, on la condamne à une irrémédiable superficialité, alléchante peut-être, mais ô combien paralysante pour l'esprit. La véritable culture, celle qui prend résolument le parti des valeurs humaines authentiques, doit dépasser le stade de l'offre et de la demande. Sinon, elle est réduite à n'être plus qu'une marchandise que l'on affuble d'atours trompeurs et variables au gré du client.

La jeunesse égyptienne est la première victime de cet enfer de l'offre et de la demande. Dans un article très courageux publié en 1970, Fu'âd Zakariyyâ relevait le rôle néfaste que peut jouer en définitive une planification trop contraignante de l'enseignement. Une échelle des valeurs, établie en fonction des besoins urgents du pays, peut avoir une double conséquence sur les orientations de l'enseignement supérieur. Tout d'abord, les facultés les mieux cotées (Médecine et Polytechnique, par exemple) héritent de ceux qui émergent du peloton de tête, en fin de cycle secondaire. D'où une dépréciation d'autres facultés (Lettres, par exemple) où le "résidu" se voit contraint de se réfugier, faute de mieux.

La deuxième conséquence revêt également une extrême gravité : dans la mesure où l'échelle des valeurs a une incidence sur les revenus financiers et compte tenu du fait que l'étudiant jouit encore de quelque liberté dans son orientation professionnelle, il choisira d'emblée la poule aux oeufs d'or. Il optera, de manière très logique, non pas en fonction de ses tendances et de ses aptitudes, mais sur la base de la valeur marchande accordée par la société à certaines spécialisations et du rang social que celles-ci créent dans cette même société. Qu'advient-il alors du besoin d'idéal, de sincérité et d'abnégation qui est, ou devrait être, le propre de la jeunesse ? Ayons le courage de reconnaître, affirme avec détermination et réalisme Fu'âd Zakariyyâ, que la loi régissant un tel système de valeurs n'est autre que la loi du profit ! En somme, cette même loi de l'offre et de la demande qui définit si bien la société capitaliste...


La crise de juin 1967 a été pour l'Égypte l'occasion d'un sérieux examen de conscience sur les causes ayant pu provoquer, ou pour le moins préparer, la défaite d'alors. Certains observateurs ont alors parlé de crise morale. D'autres ont mis en accusation les lacunes de la formation scientifique.

Tout en reconnaissant la pertinence de ces jugements, Fu'âd Zakariyyâ cherche à les compléter. La crise morale est également imputable à la contagion du mauvais exemple venant d'en haut. La corruption, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, est incontrôlable et quasi inévitable dans un pays manquant de réelles structures socio-politiques : « Rapidement, nous constatons que le vrai problème n'est pas lié à la réforme des personnes, mais plutôt à celle des organisations et des conditions dans lesquelles les personnes s'acquittent de leurs responsabilités. » Prêcher le bon exemple ne suffit pas. Ou ne suffit plus... Il faut que soient d'abord réalisées les conditions objectives qui barreront la voie à toute forme de déviationnisme et sans lesquelles aucun renouveau moral ne sera possible.

Quant aux lacunes de la formation scientifique, aussi bien dans son contenu que dans sa méthode, Fu'âd Zakariyyâ note que le problème revêt un troisième aspect longtemps passé inaperçu : l'absence d'une "éthique" scientifique occasionnant une confusion entre ce qui est objectif et ce qui est subjectif, ou encore entre les vérités et les personnes. Il en découle l'absence d'une véritable critique scientifique objective. La critique d'une idée prend au contraire les allures d'une attaque personnelle, « aussi grave qu'une déclaration de guerres entre nations », au lieu d'être la recherche commune d'une vérité qui transcende les personnes.


Sous sa forme classique, poursuit le philosophe, le socialisme suppose le capitalisme qu'il vient remplacer et dépasser. Mais si l'étape finale (le socialisme) de cette dialectique opposition-achèvement vise à mettre fin aux maux du capitalisme (relations de production viciées par la convoitise et l'égoïsme des puissants), elle bénéficie néanmoins des valeurs positives du système capitaliste, ne serait-ce que la précision et l'organisation de la production économique. Bon gré mal gré, le capitalisme représente un progrès par rapport au système féodal !

Telle n'est pas l'expérience du Tiers-Monde. Il doit passer directement du stade du sous-développement au socialisme, sans passer par l'étape intermédiaire du capitalisme. Le socialisme n'est pas ici un achèvement (au double sens du mot "achever") du capitalisme, mais son substitut. Alors que, sous sa forme classique, le socialisme a pour finalité de détruire l'exploitation d'une classe par une autre classe, autrement dit de purifier le système des relations de production et celui des relations humaines au sein de la société, le socialisme des pays du Tiers-Monde est expérimenté d'abord comme une tentative de décollage économique pour trouver une base solide de production par la voie de l'industrialisation.

Comparativement à l'expérience socialiste des pays industrialisés, le socialisme des pays du Tiers-Monde doit encore affronter certaines tares auxquelles le système capitaliste a, en d'autres lieux et circonstances, définitivement mis fin. Il doit encore tenir compte d'une mentalité qui rechigne très souvent à entrer de plain-pied dans un système méthodique et rationalisé de production économique. C'est ce que Fu'âd Zakariyyâ résume sous l'expression « sous-développement intellectuel et spirituel », sans doute plus grave encore que le sous-développement matériel.

Le passage direct du sous-développement économique au socialisme revêt des aspects positifs, notamment un besoin ressenti de façon plus nette et plus généralisée de ce nouveau système socio-économique. On y voit la fin salutaire de l'emprise colonialiste et le peuple en son entier (non seulement les ouvriers ou le prolétariat) est appelé à profiter de ce changement.

Mais les éléments négatifs pèsent également très lourd dans la balance. Ne pas en tenir compte serait partir à la dérive. Le socialisme suppose a priori certaines habitudes mentales liées au progrès industriel. On peut les résumer ainsi : une vision scientifique, objective et rationnelle de la réalité. Or les relations personnelles jouent, dans les pays du Tiers-Monde, un rôle déterminant, même lorsqu'il s'agit du travail et de la production. Subjectivité et objectivité y sont étroitement imbriquées, jusqu'aux niveaux les plus élevés de l'organisation sociale. L'on voit ainsi la lenteur de la société agricole se transformer en fainéantise dans la société industrielle, en manque de respect de la valeur du temps et de son importance décisive dans la production. De surcroît, comment une vision objective des choses peut-elle s'accommoder d'une mentalité qui reste mythique sous plus d'un rapport ? La mise face à face de ces deux pôles de l'intelligence humaine peut créer une situation explosive et la provoquer trop rapidement risque fort d'entraîner une réaction émotionnelle de la part d'un peuple dans son immense majorité, pour l'éloigner finalement de l'idéal socialiste dont il a besoin.

Ces réactions peuvent être consolidées par des arguments spécifiquement religieux... ou du moins prétendus tels. Dans la foi en un Décret divin auquel on se soumet inconditionnellement et dans la croyance en un monde mystérieux imprégnant notre monde terrestre jusque dans ses réalités les plus simples, la raison humaine trouve difficilement ses droits. Elle se voit même contrainte d'abdiquer trop souvent au bénéfice d'un sentiment de crainte et de résignation aveugle. Plus que jamais, il serait temps de prêcher que ce n'est pas nécessairement faire offense au Dieu Souverain que de reconnaître à la raison une capacité d'invention et de création dans l'organisation du monde. Une solution harmonieuse au dilemme foi-raison est donc de première urgence, aussi bien pour libérer la raison d'un carcan qu'on lui impose indûment que pour épargner à la religion comme telle des conflits qui ne sont pas directement de son ressort.


Pour autant que le progrès économique soit tributaire d'un heureux alliage de raison et de technique, faut-il en conclure que l'on doive emprunter à l'Occident non seulement ses inventions techniques, mais également "sa" raison ? Pour reprendre une expression de René Habachi, la question est inéluctablement posée : « Orient, quel est ton Occident ? »

Vouloir couper le pont culturel entre Orient et Occident ou bien établir à l'aveuglette une zone de libre échange sont deux hypothèses qui condamneraient l'Orient à l'anémie, peut-être même à l'asphyxie totale. Contrairement à ce que d'aucuns prétendent dans un sursaut de fierté subitement recouvrée, Fu'âd Zakariyyâ continue à soutenir la thèse que l'Orient a encore besoin de l'Occident (qu'il connaît d'ailleurs très mal). Mais pas de n'importe quel Occident ! Refuser par principe ou entêtement l'apport de l'Occident et se recroqueviller sur un passé glorieux que l'on chérit, c'est faire preuve d'un nationalisme bien étriqué. Se situer au contraire en plein vent pour prendre automatiquement la direction insufflée par les maîtres occidentaux, c'est pour le moins manquer de respect vis-à-vis de son propre passé, sinon s'exposer délibérément à bien des tempêtes. À l'image de la pensée philosophique prise dans son acception la plus globale, l'idéologie d'un peuple est dotée d'un caractère national et d'un caractère mondial qui ne sont nullement contradictoires.

Le problème économique des pays en voie de développement se double donc d'un problème de conscience où l'Occident, par les idéologies qu'il propose, est aussi partie prenante. Mais si l'Occident porte la responsabilité de ce qu'il donne ou propose, l'Orient porte la non moins lourde responsabilité de ce qu'il reçoit.

Au dilemme pain-esprit qui alimente le débat, Fu'âd Zakariyyâ tient à ajouter un troisième facteur : le rôle de la raison. Dans un monde où les réflexes mentaux sont encore inadaptés à une emprise méthodique et scientifique sur la nature et la matière, dans un milieu où une foi trop souvent spontanée et purement rituelle impose son point de vue particulariste et où la sensibilité religieuse est seule à ressentir les premiers soubresauts d'idéologies occidentales en passe de l'ébranler plus profondément encore, la raison a en effet besoin, à son tour, de reprendre ses droits et de respirer l'air tonifiant d'une saine liberté, hors de la position de défense où elle fut jusqu'alors confinée.

Concrètement, commençons par le commencement : par l'éducation des jeunes qui constitueront la société de demain. Dans une sorte de manifeste écrit à l'adresse d'un Congrès de l'Enseignement qui se tint au Caire dans le courant de l'année 1971, Fu'âd Zakariyyâ déplorait que la nourriture intellectuelle proposée à la jeunesse égyptienne soit beaucoup trop à base de faux patriotisme, d'exemples édifiants fondus dans une atmosphère de mystère, sinon de fable ! Autant de facteurs qui ne font qu'encourager la paresse intellectuelle et privent la réflexion de ses deux sources fécondantes : la profondeur et l'engagement dans la réalité concrète. On n'est jamais trop jeune pour apprendre à philosopher !

Par ailleurs, l'effort exclusif de mémorisation et la passivité qui sont liés aux méthodes de l'enseignement religieux tendent à déteindre sur l'enseignement pris globalement. Il serait préférable de favoriser, chez les jeunes esprits en cours de formation, un respect de la raison ; de les amener par exemple, en tenant compte de leur niveau de réceptivité, à comprendre que la raison humaine est plus respectueuse d'elle-même lorsqu'elle tente d'expliquer et de dominer les phénomènes naturels que lorsqu'elle abdique devant ces phénomènes en les reliant à quelque Décret divin aveugle. Une telle expérience intellectuelle se révélera, à la longue, une meilleure préparation aux responsabilités démocratiques qui définissent tout état moderne.

Si l'homme peut apprendre que l'histoire se joue parfois à ses dépens, il doit surtout savoir qu'elle ne se fera jamais sans lui.

Publié dans Fu'âd Zakariyyâ

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